Wired, le numérique en représentation
Dans l’article Pseudonymat, la fin d’une promesse publié dans le n°5 de la revue Curseurs, Dans les tranchées du numérique je déployais deux exemples, à la suite de Mark Dery, montrant comment le journal Wired a accompagné et forgé au cours des années l’image racialisée du numérique et de ses cultures. Par manque de place, je n’ai pu publier l’ensemble de cette analyse du traitement racialisé de l’actualité porté par Wired. La voici donc.
Considéré comme à gauche, Wired est cependant un journal problématique, ne serait-ce que dans sa propension à mêler information et publicité sans parfois que l’on puisse vraiment faire la différence. Une autre constante est sa propension à verser dans les portraits hagiographiques dépolitisés 1.
(Dans l’article, j’évoque le traitement par Wired dans son article The hacker showdown de la Great hacker war, mais aussi comment le journal a ouvert ses porte à John Perry Barlow et sa vision exotique de «l’Afrique».)
La couverture avec le Nword en grand (voir photo) et un hacker à dread en couverture a été longtemps la seule image de noir visible dans le journal. L’ouverture tardive des pages de Wired à Joy Buolamwini ou à quelques activistes et chercheuses réformistes en racisme algorithmique n’y changera rien. Les couvertures 2 avec des afro-américains représenteront essentiellement des acteurs de l’entertainement comme Questlove ou Will.I.am, pour illustrer les dossiers sur l’industrie musicale et le numérique, du sport (Serena Williams) ou bon ben, Obama, parce que c’est quand même le président. Timnit Gebru3, cette chercheuse américaine éthiopienne spécialisée dans l’éthique des IA, aura droit à sa couve en 2021, mais seulement parce qu’elle vient de se faire virer de chez Google avec pertes et fracas.
Titrer sur le Digital blackface en août 2020 ne va fondamentalement rien changer: Wired est le reflet d’un secteur qui se vit comme masculin, occidental et blanc, qui n’aime pas tellement les afro-descendants, sauf comme source de profit et qui véhicule des stéréotypes à leur propos.

De mauvaise grâce, il est nécessaire et possible de composer avec des asiatiques et quelques autres de temps à autre, tout en affirmant le contraire: c’est l’heure du village global, one tribe, one world. Les pubs prennent des atours ethniques et s’ouvrent à la diversité. Le style cyberpunk (en littérature, au cinéma) explose entre deux pages de publicités pour des objets et boissons inutiles mais chères, n’aide pas à sortir des clichés et stéréotypes projetés dans ces pages sur les continents asiatiques et africains. En 2025, le journal reste coincé au même endroit qu’à ses débuts malgré des efforts comme l’article sur le hacker Marcus Hutchins en 2020 qui n’est pas trop stéréotypé dans son traitement.

Si on lance une recherche sur les articles traitant de l’Afrique sur par exemple les deux dernières années, ils sont essentiellement centrés sur les questions de santé épidémiques (VIH, Diabète, Mpox, maladies émergentes…), le traitement des déchets informatiques, l’humanitaire et l’aide alimentaire américaine (surtout depuis les coupes faites par Trump et son DODGE dans l’USAid) les migrations et les scams et arnaques (cryto ou autres) nigériennes. Le reste des articles parlant d’Afrique ne l’évoquent que comme décor d’activités orientées tech comme la chasse aux météorites au Maroc, ou parlent de solutions technologiques pour limiter les effets du réchauffement climatique (moteurs à sable, le problème de l’eau et des panneaux solaires, les villes regénératives (!))
-
Voir Savage, Luke, WIRED’s Gushing Pete Buttigieg Profile Is an Embarrassment to Journalism, Jacobin, 2023. https://jacobin.com/2023/05/pete-buttigieg-wired-profile-journalism-media-transportation ↩︎
-
https://www.wired.com/story/google-timnit-gebru-ai-what-really-happened/ ↩︎