Le travail, ce privilège

Publié le 10 janvier 2025  |  3   |  SPG

Plusieurs personnes m’ont dit récemment qu’avoir un travail était un privilège. J’écrirai sûrement une autre fois sur la grille de lecture par les privilèges et son usage actuel, notamment chez les jeunes militant·e·s, qui pose différent problèmes pratiques et conceptuels.

Pour rappel un privilège est un avantage considéré comme non mérité conférant à un groupe ou une personne un droit, des bénéfices indus, injustifiés. A chaque fois était désigné le travail rémunéré qu’il soit salarié ou non, précaire, physique, tout dans le même sac.

Je ne sais pas à quel moment exactement le travail rémunéré est passé de la vente de sa force de travail en échange d’un revenu à un bénéfice injustifié, mais on voit bien que les visions libérales et réactionnaires du monde se sont insinuées dans toutes les têtes.

Car comment est-on arrivé à penser que rémunérer la location de sa force de travail est une chance à un moment où les conditions de travail et de rémunération se dégradent de plus en plus et que le travail non rémunéré et forcé se propagent à vitesse grand v dans ce grand retour de la féodalité, du darwinisme social et de l’eugénisme auquel nous assistons. Probablement de la même façon qui amène à penser que la solidarité entre travailleurs et non travailleurs (chômage et aides sociales) doit se mériter, et ne sont pas des droits gagnés de hautes luttes, par… ces salauds de travailleurs !

C’est quoi le travail ?

Après les ouvrages Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?(2021) et Où va l’argent des pauvres(2020) Denis Colombi cherche à définir dans Qui travaille vraiment ? ce qu’est le travail, en le sortant de l’abstraction morale qui semble être contenue dans ce mot-valise aujourd’hui. Remettre au travail. Valoriser le travail. Faire travailler les chômeurs, faire travailler les malades.

L’idée est d’aller au delà de la définition néo-libérale du travail, à savoir ce qui se monnaie et s’échange sur le marché du travail, monétisation qui devrait envahir tous les espaces des activités humaines selon cette grille. Pourtant, il existe beaucoup d’autres formes de travail, le travail forcé, domestique, émotionnel (…) qui est tout à fait productif sans être rémunéré.

Les vieux de la vieille

Le projet de Colombi, compréhensif et qualitatif, me fait penser à l’historique Qui travaille pour qui ? de Baudelot/Establet qui avait pour projet lui aussi d’objectiver la question du travail et son étendue d’un point de vue quantitatif. L’étude parue en 1979 se voulait “une façon d’analyser les liens entre la production et la consommation, l’économique et le social telle que soient mis au jour les rapports obscurs mais profonds qui relient l’appareil de production au sens large et les classes sociales, telles qu’elles existent en France aujourd’hui.”

Qui travaille pour qui ? / Christian Baudelot, Roger Establet, Jacques Toiser ; avec la collaboration de P.O. Flavigny, Paris, Éditions Maspero, 1979. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4807471b.texteImage

Travailler: privilège ou paradoxe?
http://www.forum.umontreal.ca/numeros/1996-1997/Forum97-01-27/article06.html

Domestiques

Parmi les travaux récents que j’utilise dans mes cours de sciences sociales il y a ceux d’Alizee Delpierre, qui mène des recherches sur les conditions des travailleureuses domestiques : pour qui ? comment ? dans quelles conditions de subordination, de rémunération, de pénibilité ?

Delpierre, A. (2022) _Servir les riches Les domestiques chez les grandes fortune_s. ( p. 7 -30 ). La Découverte.
https://shs.cairn.info/servir-les-riches--9782348069024-page-7?lang=fr.

Delpierre, Alizée. Les domesticités. Paris, La Découverte. « Repères », (2023)