quitter meta

Partir pour Croatan. Une bonne fois pour toutes.

Publié le 12 janvier 2025  |  7   |  SPG

Je suis entrain de préparer mon départ définitif des outils de la société Meta. Je ne suis pas la seule. Les raisons sont nombreuses dont celles qu’on connaît déjà depuis la fin des années 90. Don’t hate the media, become the media. La méfiance vis à vis des networks médiatiques a toujours été de mise, et les alternatives successives nécessaires : fanzines, radio libres, télé locales, presse alternative et j’en passe. Couverture du disque Wells Fargo Watch out

Ma construction intellectuelle concernant les médias - et qui est devenue mon travail depuis des années (une trentaine bientôt) puis la matière que j’enseigne, s’est faite dans la foulée de la privatisation de TF1, la création de Canal+ et l’arrivée en fanfare de la télévision de Berlusconi, la Cinq.

Je finis le collège, j’entre au Lycée, et je mets les Pieds dans le paf, je commence à lire le Diplo en prenant des notes, puis arrive la Fabrique du consentement et Noam Chomsky que je découvre via un EP de Bad Religion édité par Maximum Rock’n’Roll.

Après des années, ce qui était valable à l’époque l’est encore aujourd’hui avec des spécificités liées à la société numérisée globalisée qui est la notre. Hyper-concentration, autocensure et censure tout court, monopoles idéologiques, médias de masse au service du libéralisme économique et de la politique étrangère des États-Unis et de sa légitimation. Un des arguments de Chomsky c’était de dire que dans cette fabrique, nourrie à la publicité, toutes les victimes d’exactions, de politiques économiques ne se valent pas. On peut pleurer aujourd’hui sur les mascus qui se sentent menacés par des féministes (toujours violées et toujours moins payées qu’eux à travail égal), mais pas sur les esclaves du Congo et d’ailleurs qui fournissent ce qui fait tourner la société de plateforme.

Evidemment, l’avènement de Trumpsk et les dernières décisions de Meta ont achevé de me décider. Mais le vers était déjà dans le fruit, par vagues successives de dégooglisation, de transfert d’une plateforme à une autre. Mais les arguments qui me décident sont ailleurs.

Il y en a trois : les formes du militantisme instatok, la préservation de ma santé mentale et la cohérence dans mon travail.

Je suis fatiguée du ton général du militantisme actuel, des injonctions, des slogans et de l’atmosphère de purge et de police langagière. J’ai besoin de retourner dans le tangible, travailler à du commun, à ce qui rassemble plutôt qu’à ce qui divise et les plateformes états-uniennes proposent justement le contraire de ça. Les études se succèdent qui le disent la forme même des plateformes, la fusion entre l’identité en ligne, la professionnalisation du militantisme et du débat intellectuel personal brandé explique la cristallisation des discours en ligne. Il faut être dans la confrontation et la simplification car ça fait du like. On sait comment et pourquoi ça marche et pourtant, combien de personnes se présentant comme chercheurs, intellectuels, journalistes, progressistes ou révolutionnaires (pour adapter mon vocabulaire à la vague réactionnaire qui nous porte en ce moment), continuent à fournir leur travail gratuitement à Meta et aux autres. Les même font des grands discours sur le fait d’être rémunéré pour leur travail militant ou intellectuel à des assos de quartier ! Car chaque post, chaque like c’est de l’argent pour les plateformes. La monétisation outrancière ou correcte de quelques influenceureuses ne change rien au problème. Si tu ne postes pas, tu n’existes pas. Poster me fait chier, me prends du temps, réduit mon travail à ce qui est instagrammable - combien de fois je me suis entendu dire les deux dernières années, ah mais tu fais plus rien. Mais j’enseigne, je travaille dans l’éducation permanente et je suis dans des associations ! Chaque jour je fais quelque chose ! Mais faire et faire savoir c’est un autre boulot.

L’autre raison on pourrait la résumer, si on voit le monde par le prisme de bien-être personnel, par préserver ma santé. En prenant l’angle des affects on pourrait parler de préserver la passion voir soyons lyriques, préserver la vie. Plus prosaïquement, ce qui se passe ici n’a qu’un intérêt périphérique et peut-être déployé ailleurs et en bien mieux. Communiquer, m’informer, échanger, rire et papoter je peux le faire ailleurs, autrement, mieux. Je vis loin de beaucoup de gens qui me sont chers, je dois repenser comment préserver ces liens, sans plus aucune messagerie Meta (puisque je gardais ce compte insta pour cela surtout). C’est un problème pour quelqu’un qui déteste le téléphone. C’est la partie qui va me demander le plus de réorganisation. Pour le reste j’ai plusieurs sites, je vais relancer une liste d’information pour celleux que ça intéresser et voilà.

Par ce qu’entre le temps de scroll déprimé, celui à faire défiler des trucs qui me heurtent ou dont je me fous, les seules choses qui me font du bien là dedans, ce sont des vidéos de comiques, regarder des chiens et des panda roux. Je peux combler cette satisfaction autrement, voir m’en passer franchement. Les informations qui me submergent m’écrasent et me dépriment. Le fear of missing out est délétère d’autant plus qu’il s’accompagne d’un constat : je lis moins, je n’écris presque plus.

Ce qui nous amène à la cohérence de mon travail. Je passe mon temps à enseigner, faire des conférences et écrire des articles sur la société numérique et ses travers.

Dans le dernier numéro de Curseurs, j’ai recensé le livre Barbarie numérique de Fabien Lebrun. La lecture/écriture fut éprouvante. La façon dont ce capitalisme en pire (Wark) hiérarchise les vies entre les corps qui comptent (Butler), ceux à exploiter et ceux qui sont dispensables. Les medias témoignent de matière outrancière de cette vision du monde à laquelle je suis opposée. Pas besoin d’études poussées pour faire une analyse comparée du traitement, pour ne prendre que deux exemples récents du cyclone Chido à Mayotte et des feux à Pacific Palisades. La liste des exemples est longue et commence avec Congo, Soudan et Palestine.

J’ai donné un cycle de cours sur le capitalisme racial de plateforme. J’explique à mes étudiants comment leur cognition fonctionne et est altérée par ces outils de captation attentionnels, comment leurs affects et désirs sont comprimés et leur imagination enfermée et broyée par le fascisme numérique. Je n’utilise pas Air’b’n’B parce que l’économie soit d isant collaborative détruit les villes et le droit à l’habitat. Je n’utilise par Uber car ce modèle détruit le travail. Je n’arrête pas de décliner que la vague réactionnaire Alors qu’est-ce que je fous là? On est toustes des êtres paradoxaux, mais j’ai atteins le point de bascule de l’incohérence !

La forme de pensée (non pensée) que génèrent les medias-plateformes, les infomédiaires et la communication en shorts et boites de formulaires en caractères limités ne convient pas à l’urgence de la situation. Combien me faudra t-il de posts en 2000 caractères pour déployer ce que je veux dire ici ? Le récit porté par les media META et consorts eux-même, c’est celui là, celui de la pensée en raccourcis, en slogans et anathèmes. C’est le message principal de ce medium non ? Quelque soit son contenu. Les défis que nous posent les confusionnismes, le retour de la Réaction et les nouvelles coalitions absurdes de l’internationale fasciste ne peuvent se penser et les résistances s’agir par ces canaux là. Réinvestir les narrations et imaginaires (Wu Ming, Citton) pour que l’égalité soit un désir aussi fort que celui de la liberté, remettre du collectif et du commun ne peut se faire via des outils pensés pour défendre un ordre social inégalitaire et le renforcer.

Il ne s’agit pas de jeter tout le bébé avec l’eau du bain. Je sais aussi ce que permet en terme de communication, notamment autour d’évènements, les outils META. Mais tout ce qui se passe ici d’intéressant est transposable sur des outils ou plateformes de communication indépendantes, souveraines, soutenables, saines et éthiques. En 1997, parait en français aux éditions de l’Éclat, le livre TAZ Zone Autonome Temporaire, Peter Lamborn Wilson dit Hakim Bey. Je vous laisse creuser, c’est de là que viens mon attachement à l’idée de Partir pour Croatan.

Faire ses bagages prends un peu de temps. Je finis le transfert puis je mettrai des liens ici pour celleux que ça intéresse de rester en contact ou d’avoir des nouvelles de mon travail. Je vais envoyer en DM mes coordonnées et puis ciao, je pars pour Croatan.