Producteurs et parasites 1/2

Le Mythe de l'allergie française au fascisme

Publié le 24 janvier 2025  |  4   |  SPG

Je suis entrain de lire, avec beaucoup d’attention, le livre «Producteurs et parasites» de Michel Feher, j’y reviendrai dans un autre billet. Le postulat de départ du livre est le suivant : le vote à l’extrême droite en France n’est pas un vote de réaction mais un vote d’adhésion.

Cette thèse me fait penser à l’ouvrage collectif, dirigé par Michel Dobry « Le Mythe de l’allergie française au fascisme ». Dans ce livre l’équipe de chercheurs montraient que l’idée du fascisme français accidentel, était apparue une dizaine d’années après la guerre, quand il s’était agit de « passer à autre chose » en réhabilitant ou affranchissant de leur responsabilité ou culpabilité un certain nombre de figures publiques ou simples membres actifs de Vichy ou autres groupes fascistes ou nazis français et bien sur mettre un couvercle sur les années de collaboration avec l’occupant. Se développe alors un courant historique qui, à la suite de René Rémond, défend la thèse d’une immunité française spéciale au fascisme. Cette approche connaît un succès au delà de la recherche en histoire, malgré les travaux de Paxton ou Zeev Sternhell.

Paru en 2003, cet ouvrage faisait déjà le lien entre cette idée d’incompatibilité entre les français et les gouvernements et idéologies autoritaires et les discussions sur le projet réel du Front/Rassemblement National et tout le discours exonérant les personnes votant pour la famille Le Pen et leurs affidés d’une véritable adhésion au projet, pourtant explicite porté par le parti.

D’une manière générale, et on l’a vu cette semaine avec le salut fasciste de Musk, il y a une tendance générale à trouver des excuses ou des circonstances atténuantes à des personnes pourtant explicites et claires dans leurs intentions et discours. Michel Feher décide de balayer les circonstances atténuantes pour ce concentrer ce qu’il identifie comme les raisons de l’adhésion au projet nationaliste radical du RN, notamment dans les classes populaires.

Cette excuse de minorité, masque mal qu’il persiste dans une grande partie de la société, l’idée que les personnes des milieux populaires sont non pensantes, ce qui dénote un mépris de classe affligeant. Cette vision sous-jacente prévaut dans de certaines études sur le sujet, mais surtout dans les discours médiatiques et politiques.

couverture du livre

L’ouvrage dirigé par Dobry revient sur différents évènements et périodes, de la réception du fascisme italien en France dans les années vingt à l’histoire, la méthodologie politique et les transformations de l’Action française au cours de son histoire (de l’affaire Dreyfus à la fin de la seconde guerre mondiale). D’autres entrées reviennent sur des figures comme celles de François de la Rocque (Croix de feu, Parti social français - par Didier Leschi) - ou celles connues ou moins connues : Brasillach, Drieu la Rochelle, Maurras, le groupe de la NRF, Benjamin, Bonnard, Boulenger etc (texte de Gisèle Sapiro). Violaine Roussel dissèque la construction de l’identité militante au sein du FN, alors que Annie Collowald pointe les enjeux historiographiques qui se posent aux historiens du temps présent dans l’analyse des nationaux-populismes.

Paxton opère ensuite dans « Les cinq phases du fascisme » une mise à plat des points communs et divergences (ennemis spécifiques en fonction des territoires et périodes) des différents régimes auxquels ce terme est associé: darwinisme social, autorité, mépris de la raison et de la pensée, centralité des affects, focalisation sur le sang, la race, la nation, la communauté, crainte de la décadence, sentiment d’être victime d’ennemis identifiables, fascination pour la violence. Il pointe également qu’il est devenu difficile de travailler à cette définition car le terme est utilisé à toutes les sauces. Zeeve Sternhell conclue sur une généalogie du « Fascisme, ce mal du siècle » et l’imprégnation profonde, civilisationnelle, au delà des clivages sociaux et nationaux, des thématiques réactionnaires, c’est à dire hostiles à l’héritage des Lumières (humanisme, rationalité, parlementarisme) et favorables à des organisations politiques autoritaires, hiérarchiques et arbitraires sauf pour celleux reconnus comme faisant partie de la communauté élective (et variable) du sang, de la race, de la nation.

Sous la direction de Dobry, Michel. Le Mythe de l’Allergie Française Au Fascisme, Albin Michel. 2003.