Les communs nostalgiques selon la Rtbf

Publié le 15 janvier 2025  |  8   |  SPG

Lundi, la présentation de l’émission Tendances Première de la Première (La RTBF) animée par Véronique Thyberghien (VT) et Cédric Wautier (CW) annonce un sujet qui m’intéresse beaucoup Voulons-nous encore vivre ensemble ? Pourquoi ? Comment ? Et avec qui ? .

L’émission est écoutable sur auvio (il faut donc se connecter, pénible pour une chaîne sur fond public mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui): https://auvio.rtbf.be/media/tendances-premiere-tendances-premiere-le-dossier-3292622

J’écoute donc avec intérêt tout en faisant autre chose, l’approfondissement du sujet au cours de l’émission. Je n’ai pas d’à priori sur l’intervenant que je ne connais pas.

Le propos se développe. Critique de la société individualiste, impact du COVID, évocation de menaces sur le modèle social-démocratique. Constat que peu ou prou je partage, depuis mon travail en salle de classe.

Ça se complique rapidement,ce qui me fait tendre une oreille plus attentive, car il semblerait que la menace sur ce commun ce ne soit pas la sauvagerie économique, les ravages du trafic de drogue ou d’être humains, la destruction des services publics, le système de classe ou le délitement de l’État providence, mais le wokisme, cette tarte à la crème jamais tout à fait définie. S’en suit une remise en question des conflits sociaux (par exemple il n’y a pas d’antagonisme de classe, ou de genre) qui seraient de simples tensions (par exemple entre riches et pauvres) et qui pour les rapports hommes-femmes nécessiteraient de simples changements de fonctionnement à la marge pour être réglés.

Sans remettre en cause la lutte contre les inégalités qu’il estime nécessaire, Pierre-Henri Tavoillot (PHT - je cherche son nom sur le site de la Première et le note sur mon bloc pour plus tard) estime que, certains sujets étant derrière nous (le racisme, le sexisme/patriarcat, la colonisation) et malgré la subsistance de difficultés, voir le monde sous le prisme du conflit, de l’antagonisme entre les groupes sociaux évoqués est non seulement une erreur, mais la cause des problèmes.

CW déplore alors que la société belge, animée contrairement à la France par la recherche du consensus, est aussi gagnée par la conflictualisation des rapports sociaux. Car c’est vrai dans notre royaume tout se règle tranquillement autour d’une bière: il n’y a pas de manifs et grèves régulièrement, ni de vacance gouvernementale à Bruxelles. Pas de clivages socio-économiques entre vision libérale et sociale du monde, pas de conflit linguistique/communautaire, ni de tension entre laïques (laïques hardcore, libres penseurs guindailleurs, mi-chèvre mi-chou majoritaires, pragmatiques, et certains aveugles et sourds, il faut bien le reconnaître - surtout à Bruxelles) et religieux (cathos, musulmans, juifs).

En Belgique, tout roule et tout a toujours roulé de manière consensuelle, ma bonne dame, tout fout le camp. (Voir pour s’en convaincre par exemple Jean Faniel, Corinne Gobin et David Paternotte,Les mouvements sociaux en Belgique, entre pilarisation et dépilarisation, Bulletin de liaison électronique de l’éducation permanente, n° 2, décembre 2017, pages 6-9.).

Puis PHT enchaîne sur des exemples de communs qui persistent au delà des - oserai-je le dire - conflits sociaux, des espaces qui m’intéressent beaucoup à nouveau, de rassemblement qu’on tend à ne pas voir (je suis d’accord). Ils sont souvent temporaires et circonstanciés, ils citent les fêtes de village (surtout convoquer le village et pas les fêtes populaires tout court pour accentuer la nostalgie conservatrice) par exemple.

S’ensuit, alors que VT parle de réparations pour pouvoir avancer, une sortie en faveur du réformisme - qu’il oppose à une approche révolutionnaire. On parle ensuite repas, bonne bouffe à la française (les Belges mangent du grain) temps privilégié qui serait menacé par les particularismes que seraient pêle-même le végétarisme/veganisme, les allergies ou les interdits religieux. Et là, PHT conclue qu’à cause de ces bâtards d’intolérants au lactose, demain on ne mangera plus ensemble. Au lieu de voir le fait de prêter attention à l’autre en le prenant en compte comme justement un signe de l’attachement au commun pour que la convivialité soit possible, PHT estime que la fin du monde pointe son nez au bout de la fourchette de la blanquette de veau et du verre de vin de Bourgogne.
« Le moment du repas n’est pas un moment de nourriture mais de partage. Cette dimension est essentielle.» Qu’un vegan bouffe du tofu lors d’un repas avec un fan de carbonnades flamandes (dont je suis) ce n’est pas un repas, ce n’est pas un partage. Mouais.

Il nomme tyrannie différentes positions estimées comme radicales mais jamais nommées. Il réécrit l’histoire du féminisme, cette dixit « révolution anthropologique » en estimant que les changements de ce côté n’ont pas été le fait de radicaux mais de changements sociétaux globaux qui seraient, si on le suit, arrivés tout seuls, sans avant-garde militante, sans luttes.

Vient ensuite un échange sur les questions du débat, de la langue, de l’histoire et de la culture générale avec un grand K et la vérité. De quoi parle-t-il ? VT nous l’explique : l’écriture inclusive, le roman national (hein ?), le socle commun, la déconstruction. Il nomme disputes (en convoquant la passionnante pratique de rhétorique médiévale) chacune des discussions sur ces sujets (langues, histoire, culture, et vérité) en les tordant par des qualificatifs, qui continuent de me mettre la puce à l’oreille sur le point de vue en fait défendu sous couvert d’évidence naïve de bon père de famille philosophique.

Sur le jeu et l’évolution de la langue, Mallarmé c’est bien, l’écriture inclusive c’est mal. L’antienne est encore une fois la même : nostalgie du passé. Que la réception de Mallarmé, poète maudit quand même à son époque, ait fait l’objet de féroces débats, ce n’est pas grave car aujourd’hui on l’aime, car c’est le passé. Qu’il ne nomme aucune des pratiques de féminisation de la langue, ça n’est pas grave non plus.

VT quand à elle, enfourche un cheval, sur lequel elle semble aimer galoper, qui doit même être tempéré par PHT : on ne comprends rien, c’est trop compliqué, on ne peut plus débattre. Quand à CW, ce sont les podcasts thématiques qui posent problème face au journalisme neutraliste juxtaposant des points de vue sans prendre partie (on se demande si cette approche a déjà existé, mais encore une fois: pas grave). Évidemment, ce qui ressort de l’échange c’est que VT et CW ne pratiquent pas ce qu’ils prêchent car à aucun moment ils n’apportent une contradiction à leur invité ou lui juxtaposent des points de vue divergents.

Ils ne questionnent jamais PHT sur ce qui est présenté comme faisant partie d’un consensus bien compris sur ce qui serait le socle du commun: le roman national (on est bien sur Belgique là ? ) passe crème alors que c’est un projet absolument nationaliste et romantique (Michelet, Jeanne d’Arc, Vercingétorix et autres figures à adorer en France) ce qui donne dans la version belge la fétichisation de la bataille de Courtrai dite Bataille des éperons d’or par le nationalisme flamand. Comme socle commun, on repassera. Aucune réaction des journalistes, aucune question rien, aucune mise en perspective.

A noter cependant, l’invitation à pratiquer le renversement de point de vue (disputatio) non pas pour en changer, mais pour essayer de mieux comprendre l’Autre, qui me semble vraiment intéressante, j’y reviendrais peut-être ici une autre fois.

A l’issue de cette écoute, j’essaye de savoir qui est Pierre-Henri Tavoillot au delà de son prénom à qui on coupera la tête à la révolution (c’est une blague). Philosophe, il enseigne à la Sorbonne et est directeur de collection chez Grasset. Il a travaillé avec Jacques Lang et a créé le DU (B = certificat ) Référent laïcité : gestion du fait religieux il est référent laïcité en Ile de France. Je découvre sa fiche wikipedia et la guerre d’édition associée (voir Tempête sur ma page wikipedia sur son blog). L’article d’Arrêt sur Image le concernant atteins directement le point Godwin et me semble expéditif et à l’emporte-pièce. Après quelques recherches PHT est un philosophe médiatique comme la France nous en sert régulièrement, avec tous les travers de la fonction : être partout à la fois, surfer sur les sujets qui marchent, donner un vernis philosophique à des réflexions parfois du niveau du café du commerce. PHT est un nostalgique, tendance Jules Ferry, d’une unité républicaine où rien ne dépasse, où tous s’intègrent dans une langue normalisée par le haut, et se reconnaissent main sur le cœur, dans le récit unique d’une histoire des grandes figures d’édification. Il y a donc une logique dans les positions qu’il défend, centre droit républicain sous couvert de bon sens, et c’est ce qui est pénible chez lui, le fait de présenter ses points de vue comme des évidences communes qui vont de soi.

Ce qui est le plus désagréable dans tout ça, c’est le manque de recul et de travail des journalistes qui prennent ses propos pour argent comptant. On les sent bousculés par les changements sociaux et PHT vient les rassurer dans leurs certitudes.

En terme de communs, à l’issue de cette écoute, je me demande surtout ce qu’on va pouvoir faire avec des gens qui se sentent menacés par le changement, d’habitudes parfois périphériques comme les pratiques (lesquelles) de féminisation de la langue ou de choix de menu. Ils sont non seulement nostalgiques d’une époque qui n’a jamais existé où tout aurait été simple mais réécrivent aussi tranquillement l’histoire (des pays, des conflits sociaux, de l’économie) à des heures de grande écoute. Pas sure que cette approche nous ouvre vraiment vers de possibles communs.